Étretat, la falaise aux suicidés (vidéo)

0
376

La station balnéaire d’Étretat, connue pour ses majestueuses falaises, attire plus d’un million de visiteurs par an. Parmi eux, de nombreux candidats au suicide, dont au moins un par mois parvient à ses fins.

Ce matin du 9 mars 2018, des nuages menaçants encombrent le ciel d’Étretat (Seine-Maritime). Mais comme chaque jour, les visiteurs sont là, à l’affût d’une éclaircie qui sublimerait la beauté des monumentales falaises de craie blanche, le temps d’une photo-souvenir.



Parmi le ballet des promeneurs, une silhouette se distingue dans la brume : regard posé sur l’horizon, épaules tombantes et mains dans les poches, un homme se tient debout, immobile à l’extrémité d’une arête rocheuse… bien trop près du bord pour qu’il ne s’agisse que d’une simple imprudence.

C’est en tout cas l’intuition immédiate de l’adjudant P., lui-même en balade familiale ce jour-là, mais dont l’œil averti a repéré le désespéré, au loin. Négociateur en gendarmerie, l’un des huit que compte la région Normandie, le militaire est rompu aux situations extrêmes : obtenir la reddition de forcenés retranchés, raisonner des suicidaires. « Mes collègues, avertis par des proches, avaient réussi à localiser cet homme grâce à son téléphone portable, raconte l’adjudant P. Mais il refusait de les laisser approcher. »

Le militaire qui, entre-temps, a obtenu des informations personnelles sur le suicidaire, parvient finalement à nouer le contact. C’est le début d’un long bras de fer psychologique pour tenter de briser les ressorts du passage à l’acte. Il durera deux heures, avant que l’homme n’accepte de rebrousser chemin.

Une situation banale, ou presque, à Étretat. Le 30 août dernier, le suicide de Cyrille P., un riche homme d’affaires, ne l’était pas. Et sa proximité avec les frères Bogdanov a mis en lumière ce triste phénomène. Son corps a été retrouvé à l’aplomb d’une falaise à Bénouville, une commune voisine. Or il était au cœur d’une affaire sulfureuse. Les jumeaux de « Temps X » ont été mis en examen en juin, car ils sont suspectés d’avoir soutiré à leur « ami » 1 million d’euros en le convainquant d’investir dans divers projets plus ou moins fumeux, alors même que, selon la justice, Cyrille P. était dépressif et vulnérable.

Une dizaine de suicides chaque année

Une médiatisation dont Catherine Millet, la maire, redoutant un effet de mimétisme, se serait bien passée. « C’est malheureusement une réalité que j’ai toujours connue, même enfant », déplore l’élue. Haut lieu touristique, Étretat attire chaque année un million de visiteurs, fascinés par ces falaises à la découpe extraordinaire et leurs promontoires de plus de 70 mètres qui tombent à pic dans la mer.

Un chiffre qui en cache un autre, plus sombre : entre 10 et 15 personnes s’y suicident chaque année. Un taux près de cent fois supérieur à la moyenne nationale, auquel il faut ajouter les nombreuses tentatives. « Ce sont toujours des drames, insiste Catherine Millet. Malgré tout, certains vous remuent encore plus que d’autres… » soupire la maire, profondément marquée par le cas de cette femme qui avait sauté, l’avant-veille de Noël 2009, son bébé âgé de 20 mois dans les bras… Ou encore celui de ces deux femmes, mère et fille âgées de 45 et 20 ans, originaires de l’Aube, et mortes, ensemble, en janvier 2016.

« Le plus souvent, ces personnes viennent de très loin, confirme Pierre-Antoine Dumarquez, premier adjoint et président de l’office de tourisme. Pour beaucoup, elles sont originaires de région parisienne, mais aussi du Nord, de Belgique, ou même d’Allemagne… »




«On ne s’habitue jamais, on ne peut pas»

Pourquoi Étretat ? « Cette question, les proches des défunts nous la posent souvent. Conduire des centaines de kilomètres ou prendre un billet de train pour venir mourir précisément ici… Pour moi, ça reste un mystère », soupire l’adjudant Alain Lepiller. À 52 ans, dont vingt-cinq en exercice à la communauté de brigade toute proche de Criquetot-L’Esneval, le gendarme a été confronté à des dizaines de cas dans sa carrière.

Le plus souvent, des désirs d’en finir que les militaires parviennent à contrecarrer. Encore faut-il arriver à temps. « La géolocalisation du téléphone portable — quand il n’est pas éteint — nous indique simplement que la personne se trouve quelque part sur la commune, détaille Nicolas Meuland, qui commande la compagnie de Fécamp. C’est alors une course contre la montre pour la retrouver, tout le monde est sur le pont. On est là au cœur de notre mission : sauver des vies. »

Écrire un commentaire

Entrer votre commentaire
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.